dimanche, octobre 01, 2006

EMBRASSER L'IMPROBABLE.




Extrait de : "Vers l'abime", Edgar Morin.

L'occidentalisation englobe le monde, mais provoque en réaction des refermetures identitaires ethniques, religieuses, nationales. Les certitudes irrationnelles égarent à nouveau, mais la rationalité abstraite, calculante, économistique, managériale, technocratique est elle-même incapable de saisir les problèmes dans leur humanité et dans leur planétarité. Les esprits abstraits voient l'aveuglement des fanatiques, mais non le leur. Les deux cécités, celle de l'irrationalité concrète et celle de la rationalité abstraite, concourent pour enténébrer le siècle naissant.
Les nations ne peuvent résister à la barbarie planétaire sinon en se refermant de façon régressive sur elles-mêmes, ce qui renforce cette barbarie. L'Europe est incapable de s'affirmer politiquement, incapable de s'ouvrir en se réorganisant, incapable de se souvenir que la Turquie a été une grande puissance européenne depuis le XVIe siècle et que l'Empire ottoman a contribué à sa civilisation. (Elle oublie que c'est le christianisme qui, dans le passé, s'est montré intolérant pour toute autre religion pendant que l'islam andalou et ottoman acceptait christianisme et judaïsme). Sur le plan mondial, les prises de conscience sont dispersées. L'internationale citoyenne en formation est embryonnaire. Une société civile planétaire n'a pas encore émergé. La conscience d'une communauté de destin terrestre demeure disséminée. Une véritable alternative ne s'est pas encore formulée.
Jean-Pierre Dupuy, dans son livre Pour un catastrophisme éclairé ("La couleur des idées", Seuil), propose de reconnaître l'inévitabilité de la catastrophe afin de l'éviter.' Mais, outre le fait que le sentiment d'inévitabilité peut conduire à la passivité, M. Dupuy identifie abusivement le probable à l'inévitable. Le probable est ce qui, pour un observateur en un temps et un lieu donnés disposant des informations les plus fiables, apparaît comme le processus futur. Et effectivement tous les processus actuels conduisent à la catastrophe. Mais l'improbable reste possible, et l'histoire passée nous a montré que l'improbable pouvait remplacer le probable, comme ce fut le cas en fin 1941début 1942 quand la probable longue domination de l'empire hitlérien sur l'Europe devint improbable pour faire place à une probable victoire alliée. En fait, toutes les grandes innovations de l'histoire ont brisé les probabilités : il en fut ainsi du message de Jésus et Paul, de celui de Mahomet, du développement du capitalisme puis de celui du socialisme.

La porte est ouverte donc sur l'improbable, même si l'accroissement mondial de barbarie le rend actuellement inconcevable.

2 commentaires:

nadia a dit…

Merci pour ce post pertinent. L'enfermement identitaire demeurera encore pour un bout de temps tant que le souci "Nation" reste dominant. La montée du radicalisme en terre d'Islam aura pour corrolaire une montée d'extrémisme sauvage en Occident. Les flux de migrants du Sud auront en face une politique de fermeture des frontières des plus dures et des plus inhumaines...et ainsi de suite, chacun se cantonne dans ce qui lui semble être en danger dans sa culture, son identité, sa race, sa religion...Qu'est ce qui adviendra par la suite? Une explosion? des guerres? un retour vers l'universalisme?

Anonyme a dit…

ce que je cherchais, merci