samedi, septembre 30, 2006

DANS L'AIR DU TEMPS



Cliquez sur l'iimage en bas du post et regardez-la bien. La couverture de ce livre est illustrée par un détail de Muhammad au quatrième ciel réalisé par un peintre de Hérat (Afghanistan) au XIVe siècle. Le document a été obtenu par l'éditeur auprès de la BNF. Examinez maintenant de plus près les deux images figurant sur le rabat du livre : dans la première, le prophète Muhammad reçoit la première révélation de l'ange Gabriel lequel lui demande de lire au nom de Dieu même s'il ne sait pas lire ; la seconde évoque l'Annonciation faite à Marie. Elles sont très proches. Le prophète était représenté là pour la première fois en peinture : la scène fonde le mythe islamique. Il s'agit d'enluminures extraites de La Somme des Chroniques (1302) de Rashid ad-Din. L'auteur de Contre-Prêches tenait à ce qu'elles fussent publiées plutôt en couverture mais la bibliothèque de l'université d'Edimbourg qui en possède les droits s'y est fermement opposée. En rabat à la limite, mais pas plus. C'est que la réception du Verbe par Marie engendre le corps, celle du Verbe par Mohammed engendre le Livre, et que celui-ci se retrouve être ainsi une forme d'incarnation. Nos contemporains musulmans n'admettent pas cette image. Une institution européenne, qui a probablement assimilé le principe de précaution jusqu'à l'absurde, l'a donc censurée par crainte de susciter leur colère. Par anticipation alors que nul n'avait encore rien exigé de tel, et pour cause ! Affligeant. Si je me suis attardé sur ces détails, c'est qu'ils reflètent bien l'esprit de Contre-prêches (504 pages, 25 euros, Seuil), recueil de chroniques de l'écrivain Abdelwahab Meddeb, diffusées chaque semaine depuis mars 2003 à Radio Méditerrannée Internationale -Médi 1 qui émet depuis Tanger. Ils sont également un inquiétant reflet de l'air du temps en Europe : hier encore, la presse allemande bruissait de "l'affaire Idoménée", l'opéra de Mozart monté au Deutsche Opera de Berlin ayant été déprogrammé par craintes de représailles de fondamentalistes musulmans, ceux-ci étant supposés voir une provocation dans la présentation à la fin de la pièce par le metteur en scène Hans Neuenfels des têtes coupées de Mahomet, Poséidon, Jésus et Bouddha :" "Ce ne sont pas ceux qui vivent dans la foi islamique qui me font peur. Ce sont ceux qui veulent nous faire avoir peur de la foi de ces gens qui me font peur" a déclaré le metteur en scène, tandis qu'un éditorialiste commentait : "Le combat des cultures que nous vivons est particulier : c'est une lutte de notre culture libérale avec elle-même (...) Ailleurs dans le monde, des gens sont décapités. A l'opéra, on ne décapite que des poupées. C'est ça la civilisation." En la circonstance, on ne saurait mieux dire que l'un et l'autre.

Comme le veut la loi du genre, les chroniques rassemblées dans Contre-prêches sont d'un intérêt inégal, les plus érudites, philosophiques, historiques et sociologiques étant plus profondes et nécessairement moins datées que celles consacrées à l'actualité (Saddam Hussein, les Américains en Irak...). On y comprend bien que pour l'auteur, si l'islamisme est bien "la maladie de l'Islam" (expression qu'il a lui-même lancée il y a quelques années en titre d'un essai retentissant), et qu'il n'est donc pas sans rapport comme on voudrait le faire accroire, "les germes sont dans le texte". Le vibrant plaidoyer de Meddeb, écrivain et poète, pour minoritaire qu'il soit, convainc dès la fatiha de son recueil, sa "sourate" d'ouverture si je puis dire. Il y appelle à un travail d'anamnèse par la rediffusion de "saillies que le sens commun, encadré par la voix de docteurs grégaires et des militants sanguinaires, s'acharne à refuse, à nier, pour rester fidèle à un dogme rétréci par les interdits que dicte la censure, privant la sensibilité et l'ethos islamiques des finesses et des sophistications que les téméraires de leur propre tradition ont produites". Ce n'est donc pas un hasard si l'auteur voulait placer son essai sous l'égide de cette icône, même s'il ne doutait pas que nombre de ses coreligionnaires y verraient un blasphème, une nouvelle preuve de la désinvolture des néophytes, une innovation condamnable "la bid'a, cette notion qui a constitué l'arme de la clôture théologique dont les gardiens du temple ont usé et abusé au point d'assécher leur religion et de la transformer en une entité sotte et détestable". Loin, très loin de cet Islam des Lumières que Meddeb le Voltairien voudrait réconcilier avec la raison libre et l'esprit critique. Ce serait une utopie si cet Islam là n'avait déjà existé, brillé et irrigué la civilisation occidentale en se faisant notamment le passeur de la pensée grecque. Ultime précision : ces Contre-Prêches ne sont pas des prêches.

2 commentaires:

Amine a dit…

Ce post est... une paraphrase de ce qu'en avait écrit Assouline sur son propre blog sur le sujet...

antiphon a dit…

Ouiiii mais on prêche la bonne parole, on relate, on plagie et on se prend les pieds dans le tapis aussi, humains, trop humains que nous sommes....